Vincennes-La Défense

Elle avance dans le wagon, essoufflée, une canne anglaise à la main. On ne comprend d’abord pas pourquoi elle ne s’assoit pas sur une banquette ; en fait elle cherche un strapontin, pour être moins coincée, pouvoir se relever plus vite. Elle est plutôt forte, assez âgée, au moins la soixantaine… Seule dans le métro à près de minuit. Son visage très pâle traduit l’effort, sans doute la souffrance. Sur le strapontin libre à côté d’elle vient s’asseoir un jeune homme monté à Châtelet. Jean noir, blouson noir, vingt-cinq ans peut-être. Ils ne se regardent pas d’abord. Puis le garçon sort de sa poche une minuscule console de jeux vidéo. Il ne la met pas en marche tout de suite, se contente de la soupeser entre ses mains, de la contempler. Alors elle se tourne imperceptiblement vers lui et dit une phrase qu’on entend mal, quelque chose comme « Jamais vu encore de comme ça ».

Commence alors un étonnant dialogue, explications techniques de la part du garçon, questions intéressées de la dame. On le devine à leur expression, à leurs gestes, sur fond de brinquebalement. C’est meilleur de ne pas percevoir le contenu précis de leurs phrases. S’ébauche un rapport humain sans avenir. Ils ne savent même pas quand les mots vont finir, quand l’autre va descendre. Cela ne les empêche pas de bavarder tranquillement, sans précipitation, sans gêne. Au début, bien sûr, on a pensé que le contact était surtout important pour la vieille dame seule. Mais on n’est plus très sûr à présent. Le garçon ne sourit pas avec condescendance en faisant ses commentaires. Son débit est très calme, naturel. De son côté, on sent que la dame ne l’ennuie pas avec des considérations du genre « J’ai des petits-enfants passionnés par les jeux vidéo, etc. »

La vieille dame à canne anglaise et le jeune homme se parlent sans effort dans la touffeur du métro anonyme, un soir à minuit, sur un tronçon mal défini de la ligne n° 1 Vincennes-La Défense.